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Centre Ville, centre plein (Madeleine Lumbroso)

Mis à jour : mars 27

Ce matin, on part à quatre, au marché Nishiki, pour une exploration culinaire.


On dit au revoir à la ruelle tranquille où nous habitons – maison de bois à un étage, plantes en pot sur le trottoir et conversation entre voisins. J’y ai vu une seule voiture, une fois, un petit camion de déménagement avec des futons entassés.



Arrivés sur l’avenue à cent mètres, c’est tout à fait différent. Le bruit de la grande ville nous saisit, bus, voitures, camions de livraison, scooters et motos. Les gens vont faire leurs courses, les mères de famille s’affairent à vélo avec leur enfant sur le siège arrière, beaucoup de monde sur le trottoir en attendant le bus. Certains portent des masques blancs, d’autre non. Tous les magasins sont ouverts mais nos achats, on les fera au retour, cet après-midi.




On prend le bus 46 pour quitter notre quartier des tisserands et rejoindre le centre de Kyoto. Dans le bus, qui est plein, il y a quelques personnes masquées comme le chauffeur, les autres non. Une des personnes sans masque c’est ce grand-père qui tient une petite fille habillée de rose sirupeux, sur les genoux. Il est assis sur la grande banquette du fond et de mon siège, pas loin, je le vois s’endormir, les yeux fermés, penché sur l’enfant qui me regarde. Elle est toute petite et très sage, elle doit avoir deux ou trois ans. Elle s’appelle Ryoko, sa mère se penche vers elle dans un geste anodin, en répétant son prénom.

Nous arrivons sur les grandes artères où l’architecture est très mélangée, de petites villas à un étage côtoient des immeubles qui en ont quinze. Parfois une façade miroir me permet de voir les immeubles d’en face et le ciel bleu. C’est le printemps. On commence à arriver vers le centre, les avenues sont de plus en plus larges et les immeubles de banques et de sociétés sont de plus en plus nombreux. Souvent un rappel historique - de grandes colonnes en granit ou un toit en pagode - vient se superposer à une structure verre et béton. Sur l’asphalte, en dehors des bus comme nous, circulent - conduite à gauche - des voitures, taxis, camions et motos. Les vélos, eux, roulent sur les trottoirs qui sont très larges.

En arrivant vers le centre moins de cyclistes. Sur les trottoirs, désormais, les kimonos à fleurs illuminent la foule, seuls ilots colorés au milieu de gens vêtus de noir et de brun. Beaucoup de jeunes hommes en noir, pantalon et blouson, le portable à la main. Les femmes élégantes sont souvent en jupe longue jusqu’aux chevilles ou pantalon noir court et large, complété d’une tunique longue, portée sous un manteau qui descend à mi- mollet, ou noir ou beige, très structuré, col rond ou col tailleur parfois un adorable parme très clair. Collant noir pour tout le monde et aux pieds, boots noires ou derbys noir vernis, parfois des escarpins à très hauts talons.



Au centre-ville, tout le monde est descendu sur la grande avenue où on circule avec peine tant il y a de monde. Nous étions les derniers à quitter le bus parce qu’on n’avait pas de monnaie. De jeunes hommes d’affaires, cheveux noirs coupés au bol, costume bleu, chemise blanche, marchent vite l’air préoccupé, hypomanes et paranoïaques. Leurs doigts écartés s’enfoncent dans leurs cheveux noirs et raides pour dégager la mini caméra qui leur envoie les résultats de la Bourse. Quelques grands-mères, penchées en avant sur leur canne, rares et ostéoporotiques, ou très dignes, à petits pas. Et beaucoup d’élégantes.

Après le marché - arrêt Shijo Takakura, on s’est assis comme les autres au bord de la rivière Kamo qui traverse la ville du Nord au Sud. L’eau est très claire et coule vivement, il y a de petites chutes mais pas beaucoup de profondeur. Je vois une énorme carpe brune qui longe le bord, au moins trente centimètres. Sur un ilot de terre, au milieu du cours d’eau un cormoran prend le soleil, un autre plonge longuement sous la chute, on le voit nager sous l’eau. De chaque côté de la rive il y a un petit canal qui envoie de l’eau vers la ville le long des rues et une voie sur berge assez large qui domine le cours de la rivière de plusieurs mètres. Les gens courent en tenue de sport ou se promènent. Assis, beaucoup de groupes d’amies, souvent des filles ou des couples. La rivière est large mais pas trop, moins que la Seine. On voit assez bien les gens assis en face de l’autre côté, sur la rive opposée. Sur la contre-allée, derrière eux, circulent des promeneurs et je reconnais, de loin, le grand-père en costume bleu, la petite fille en rose et la maman avec son beau manteau clair et sa démarche alanguie par le soleil de midi. Soudain la petite fille se met à courir, accélère vers la berge qui surplombe l’eau de plusieurs mètres, et dégringole, boule rose, comme une branche de cerisier en fleur. L’homme en bleu la rattrape de justesse par son vêtement et remonte le plan incliné avec difficulté, la petite dans les bras. Sa fille sourit, quelques mètres plus haut, accroupie, sa jupe beige étalée autour d’elle, elle tend les bras vers l’enfant.

Pas loin de nous il y un héron blanc, près du bord. De temps en temps on le voit marcher, on dirait qu’il porte des bottes trop grandes, sa démarche est amusante. Des rapaces volent très bas au-dessus de nous. D’autres oiseaux que je ne connais pas, des corbeaux, on dirait. Un groupe de cinq filles arrivent vêtues de kimonos colorés, elles sourient, restent debout... des garçons prennent des photos (appareil sur trépied). Un enfant se roule par terre comme sur tous les trottoirs du monde et un homme, calme, debout, attend que ça se passe.

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